Edito
Valmy, Chateaudun et Charlie
Comme tous les autres jours de la semaine, on ne venait pas me chercher à 16h30 à la sortie de l’école, je profitais du petit temps de récréation jusqu’à 17h puis j’allais à « l’étude » jusqu’à ce qu’on vienne me récupérer. Pour autant, le mardi était un jour spécial pour moi. Mes parents étaient divorcés depuis déjà un moment, j’alternais un week-end sur deux chez l’un et chez l’autre, et la semaine, j’étais chez ma mère : sauf le mardi. Ce mardi-là, il faisait très beau, et encore très chaud. Mon père avait une Fiat Punto jaune décapotable, unique en son genre, très remarquable, très années 90... J’étais au CE2, j’avais huit ans et demi (très important le demi à cet âge-là). Il vint me chercher, en voiture donc, et sur le chemin, court mais escarpé, qui nous séparait de la maison, mon père m’annonça que deux avions étaient rentrés dans des tours. Un peu naïf, encore en sueur après mes parties déchainées d’épervier – un drôle de nom pour un drôle de jeu – dans la cour, je lui demandai : « Comment ça dans des tours ? Dans des tours de contrôle ? Au bout de la piste ? » Ma foi, avec du recul, cette question ne me parait pas tout à fait insensée, ni bête, pour un enfant de huit ans et demi. Non ? Qu’iraient faire des avions dans des tours, d’une part ? Et d’autre part, s’ils se trouvaient dans tours, pourquoi en serait-ce d’autres que des tours de contrôle ? C’est le seul dialogue qui me revienne de cette journée. La soirée, je l’ai passée devant la télé, devant PPDA ou peut-être Pujadas. Peu importe, ce n’était pas eux que je regardais, c’étaient ces images tout droit sorties d’un film pour moi. J’avais du mal à comprendre ce qu’il se passait vraiment même si je comprenais que c’était une catastrophe, au sens propre. Je sentais que ce n’était pas du tout normal. La preuve en est que je me rappelle mieux de ce jour que de n’importe quel autre jour avant mes dix ans. Mais j’aurais du mal aujourd’hui à vous dire ce que mon père en disait et en pensait à l’époque. Je me rappelle, le jeudi, à midi, faire une minute de silence avec mes copains, dans la cour, sous un soleil de plomb, ce soleil typique d’un mois de septembre niçois, quand on pense que l’été est fini alors qu’il explose. On y avait réuni toute l’école, instituteurs comme élèves. Il y avait même les « dames de la cantine ».
Je suis un enfant du 11 Septembre 2001.
Mercredi 7 Janvier 2015, à 20h02, je suis devant TF1 et je pleure. J’ai été surpris par mes propres larmes. Vraiment. Je pleure sans comprendre pourquoi ce que dit François Hollande me fait tant pleurer. Et surtout pourquoi je pleure maintenant alors que ça fait des heures que je suis par les notifications de mon smartphone le décompte macabre et la course-poursuite qui s’engage. En fait, je vois deux personnes à la fois : le président mais aussi un homme à la voix nouée. Habituellement, je porte peu de considération à cet homme et beaucoup plus à son statut et à ce qu’il représente, et jamais je n’aurais pu penser qu’un jour il me ferait pleurer. Mais là, je vois un homme triste et qui me rend triste. Et je vois un président dont la République a été transpercée par une longue lame que personne n’a encore retirée, comme une Excalibur plantée dans ce rocher qu’est la liberté d’expression.

Mais peu importe qui est Charlie, je suis Charlie parce ils étaient plus que des journalistes : ils étaient les représentants des valeurs d’une République qu’ils s’amusaient sans cesse à caricaturer, à critiquer et à secouer pour que d’un coup de pied au cul, elle tire de bonnes leçons de ses défauts. Ils étaient le symbole vivant de cette pauvre liberté d’expression, à qui l’on fait dire tout et n’importe quoi, qu’on tire dans tous les sens, qu’on sort à la moindre occasion pour justifier la moindre connerie que le moindre esprit a produite…
J’ai été abonné près de deux ans à Charlie Hebdo au lycée. Je le reconnais, je ne comprenais pas toutes les références et tous les dessins, souvent trop fins pour mon âge et pour quelqu’un qui ne suit pas avec assiduité l’actualité. Mais j’adorais avoir ce journal en mains, un journal sans pub et sans muselière. Je ne savais même pas que c’était un journal d’extrême-gauche. Pour moi c’était juste un journal de provocateurs, je ne réfléchissais même pas à leur bord politique, parce que pour parler franchement, à 15 ans je n’y comprenais rien.
Mais j’ai des regrets à exprimer à propos de tout ce qu’il s’est passé entre le mercredi 7 et le lundi 12. Des regrets qui sont nés de tout ce que j’ai entendu, des conversations que j’ai eues mais aussi de tous les éléments que j’ai avancés au-dessus. C’est dommage qu’on doive attendre ce genre d’événements tragiques pour voir renaître l’attachement profond des Français à leur pays, l’attachement profond de notre pays à la liberté d’expression et à celle de la presse, pour voir resurgir d’entre les morts un sentiment patriotique fougueux exprimé par tous et partout, et surtout pour que la France se soulève comme un seul homme. C’est dommage qu’on doive attendre qu’une bande de fanatiques tuent sur notre sol pour que tous les Français, blacks, blancs, beurs, se rappellent qu’il existe, le temps d’un instant, un drapeau, un hymne, un peuple et une République qui nous représentent tous et dont nous faisons tous partie que l’on soit musulman, juif, chrétien, athée, gay, hétéro, vieux, jeune, immigré d’Italie, d’Espagne, du Portugal, de Pologne, du Maghreb, d’Afrique noire ou d’Asie orientale. Mais comme à Valmy en 1792 ou à Châteaudun en 1870, la France n’est jamais aussi forte que quand on la blesse dans sa chair. Là, elle est prête à se soulever pour ses libertés, quelque soit l’espoir qui lui reste de triompher. Cette France libre, cette France des Révolutions, cette France qui gueule, qui fait grève et qui décapite ses despotes, ne sait malheureusement s’unir sous un seul étendard que quand elle sent que l’ennemi qui l’attaque ne défend pas les mêmes valeurs qu’elle, que cet ennemi soit français ou non. L’Union sacrée ne se forme que par réflexe de survie : elle est éphémère et je le regrette.

Evidemment qu’on est tous Charlie, mais comme l’a très justement dit Audrey Pulvar, que je ne porte pourtant pas tout le temps dans mon cœur, j’aurais aimé qu’on soit tous Charlie quand ils ont publié les caricatures de Mahomet, j’aurais aimé qu’on soit tous Charlie quand on les a traînés en justice pour ça, j’aurais aimé qu’on soit tous Charlie quand Philippe Val a été agressé, j’aurais aimé qu’on soit tous Charlie quand leurs locaux ont été volontairement incendiés et j’aurais aimé qu’on ne se réveille pas à cause d’un énième coup de canon, plus fort que les autres et qui n’avait plus rien d’une sommation.
Avant de conclure, je voudrais commenter les paroles désabusées de Luz au sujet de l’avenir du journal. Pour lui, il est évident que cet élan de solidarité est beau mais il ne veut pas qu’on oublie sa condition éphémère au milieu d’une quête de solution à long terme. Pourtant, comme il le dit : Charlie continuera mais il le sera de manière forcée. Comment pourrait-il en être autrement puisque le journal est devenu un symbole beaucoup trop important ? Il regrette qu’à partir de cet événement et de sa médiatisation mondiale, ce soit le symbole que représente le journal qui le fasse survivre et plus son but initial qui était de subvertir et de provoquer.
Je ne suis pas d’extrême-droite, je ne suis pas d’extrême-gauche, je ne suis pas entre les deux, je suis où vous voulez, mais j’aime ma République, j’aime ma Marseillaise et j’aime ma France. Mais putain, je les aime quoiqu’il arrive, je les aimais avant le 7 Janvier et je les aimerai après !
Je pense que si j’avais été plus grand le 11 septembre, j’aurais autant pleuré que le 7 janvier. Ou alors, c’est peut-être précisément parce que j’étais petit le 11 septembre que j’ai pleuré le 7 janvier.