Education

15/12/2014 12:14

Une note salée

Par Bryan S.

    J’hésitais avant d’écrire cet article entre vous parler d’un médecin hongrois du XIXème (ne vous désespérez surtout pas je n’ai pas abandonné l’idée) et traiter la question de la sélection dans le système scolaire français, mais le document remis le 27 novembre par Michel Lussault, président du CSP au Ministère de l’Education sur la notation des élèves m’a fait changé d’avis.

    Pour rappel Michel Lussault est un géographe connu par les happy few qui ont fait un peu de géographie pour ses travaux sur l’urbain, et plus généralement pour avoir été nommé à la présidence du Conseil Supérieur des Programmes en septembre 2014.  Le document du CSP est le résultat d’une réflexion menée pour contribuer au chantier ouvert par le ministère pour transformer l’Education Nationale (chantier qui d’ailleurs est ouvert depuis à peu près 40 ans, il serait peut être temps de poser les fondations…)

    Ainsi le CSP a proposé des solutions pour rendre l’évaluation « bienveillante » - parce que c’est bien connu : tous les profs sont des salauds sadiques qui n’ont d’autre plaisir que de traumatiser leurs élèves, de les martyriser avec cet instrument de torture qu’on ose encore appelé notes – en supprimant les moyennes, les contrôles à profusion, le diplôme national du brevet (qui entre nous soit dit ne sert déjà à rien vu que peu d’entre nous n’a songé à le noter sur son CV ), et les coefficients parce que c’est vrai toute les matières se valent, et tout comme il n’y a pas de sot métier, il n’y a pas de sottes matières. 

Chose ironique tout de même, M. Lussault, pour défendre la suppression des moyennes qui selon lui sont un non-sens, a utilisé l’exemple d’un élève excellent en mathématique et mauvais en sport, et a soutenu que nous ne pouvions pas en déduire que cet élève était moyen, donc si je comprends bien pour lui toutes les matières se valent sauf le sport…

    Passons. Oui les notes traumatisent les élèves. Qui d’entre nous n’est jamais rentré la boule au ventre chez lui en craignant d’annoncer la terrible nouvelle à ses parents : « Papa, Maman j’ai foiré » ?

    Pour nombre d’entre nous d’ailleurs c’est un traumatisme dont on ne se remettra clairement jamais, se sentant stigmatisé par tous, par l’enseignant, par nos camarades et par nos parents. Non, je ne fais pas dans l’emphase, enfin si un petit peu, le fait est que certains spécialistes pensent qu’il y a un lien de causalité entre la mauvaise note, l’échec scolaire et le décrochage scolaire.
    Malheureusement, je crains qu’on ne confonde le symptôme, la mauvaise note ; avec la maladie, la cause, qui je crois est plus difficile à déterminer.
    S’il suffisait de supprimer les notes pour réduire enfin le décrochage j’ose imaginer qu’il y a bien longtemps que la réforme aurait été mise en place. De plus, il est certain que l’élève qui obtiendra un point rouge, un F ou un « non acquis » se sentira moins en situation d’échec que l’élève qui obtient 0. Pourquoi ? Je ne sais pas. Mais c’est ce qui se dit.

    Certains encore affirment que le système de notation est profondément injuste et est responsable des inégalités dans l’éducation, qui ont été mises en lumière par le dernier classement PISA. De là bien sûr, le bon élève que j’étais, n’est absolument pas légitime pour comprendre le traumatisme de la mauvaise note. Je pense malgré cela, qu’il est indispensable de repenser le système de notation, afin que l’élève comprenne les raisons de son échec, non pas que je dise que les professeurs nous distribuent des notes sèches sans la moindre justification ni explication, mais je crois qu’on ne met pas assez l’accent sur la relecture des copies, étape qui est selon moi indispensable pour qu’un élève progresse. C’est une chose que je n’ai apprise qu’en sortant de l’éducation secondaire, ce qui est assez dommage, d’autant plus que ceux qui corrigent ont passé du temps pour mettre en évidence les faiblesses d’un élève. Est-ce là le remède universel pour régler le problème d’échec scolaire ? Je ne suis plus assez naïf pour le croire, mais cela peut être une des pistes à suivre pour tenter de faire progresser l’élève sans faire baisser le niveau d’exigence qu’on lui demande.

    Et c’est bien ça le problème qui se cache derrière la suppression des notes, car si les notes stressent l’élève et peuvent le traumatiser, elles sont pour nombre d’élève une raison de motivation, qui les obligent à apprendre leur leçon et donc d’acquérir des compétences et des connaissances qui par la suite leurs seront indispensables. C’est d’ailleurs pour cette raison que dans certains pays la suppression des notes s’est accompagnée d’une diminution du niveau globale des élèves, comme ce fut le cas au Danemark qui a abandonné le système sans note dès 2003. Qu’on se le dise aujourd’hui si on uniformise les niveaux scolaires et qu’on lisse les disparités ce ne sera pas en tirant le niveau vers le haut, mais plutôt en réduisant encore le niveau d’exigence qu’on demande aux élèves, ce qu’on fait déjà depuis une quarantaine d’année. Je sais, j’entends déjà certains me dire : « oui les élèves font bien plus de choses à l’école qu’il y a 50 ans, ils étudient beaucoup plus de thèmes donc on ne peut pas comparer »,  il n’empêche que nous ne savons pas écrire aussi bien que nos parents (amusez-vous à faire une dictée avec eux, vous verrez la raclée qu’ils vous mettront).

    Enfin le dernier argument des anti-notes, est que les notes font entrer les élèves dans un monde compétitif, qui met beaucoup d’entre eux à la rue, et ne reflète pas assez la valeur d’un élève. Une chose est sûre, c’est qu’une note n’est et ne sera jamais le miroir de la valeur de l’élève, et c’est peut-être ce qu’il est indispensable de rappeler à nos élèves, une note n’est qu’un instantané, un indicateur montrant l’état de connaissance d’un individu à un instant t, ni plus, ni moins. Du reste la note n’est pas un indicateur objectif, elle dépend c’est vrai du niveau de la classe évaluée, et du professeur. Oui d’une classe à l’autre la note d’un élève pour une même copie peut fluctuer, et alors ce paramètre ne changera pas tant qu’on fera appel à des professeurs pour corriger. Après on peut toujours mettre en place un système de QCM corrigible par des machines, mais je ne suis pas persuadé que nous tirerions avantage d’un système mécanisé et purement artificiel. D’ailleurs on reproche aux notes la logique de compétition qu’elles impliquent et qui déshumaniserait les élèves : est-ce si mal de mettre en compétition des élèves ? 

    Je ne pense pas, sans utiliser l’argument que la vie est déjà difficile et que la compétition existe quoi qu’il arrive et qu’il faut leur faire intégrer cette logique au plus tôt, je reste persuadé que la compétition si elle est saine (et c’est là le rôle des profs de s’en assurer) peut être bénéfique, et permettre une émulation au sein des classes.
    Toutefois, il est vrai qu’actuellement dans un système qui fait de la non-sélection un de ses principes fondateurs, toute compétition est néfaste car elle conduit à mettre certains élèves dans une situation d’échec. On ne peut évidemment pas mettre en compétition des élèves qui ont un niveau trop différent et dont les qualités sont trop différentes, ce serait pour reprendre une métaphore sportive, faire combattre un poids lourd contre un poids mouche, ce qui en soit n’apporte rien à aucun élève, qu’il soit bon ou mauvais. Si on veut changer cela il faudrait bien sûr une remise en cause du collège unique dont le bilan est loin d’être fameux…

    Pour faire une proposition, parce que j’ai appris récemment qu’il ne suffisait pas de critiquer, j’aimerais évoquer l’exemple de la Finlande - je le reconnais c’est un peu cliché de se référer aux systèmes d’éducation scandinaves dont on ne cesse de faire l’éloge - qu’on a du mal à apercevoir tellement ce pays nous surplombe depuis les hauteurs du classement PISA. Ce pays a ainsi réformé le système de notation sans néanmoins le supprimer, et a instauré un système de notation chiffré allant de 4 à 10, 4  étant la plus mauvaise note. L’avantage de ce système est qu’il permet à ceux qui ont échoué, et qui ont obtenu un 4, de pouvoir se rattraper la fois d’après. Ce système offre donc une seconde chance aux élèves, et admet que l’erreur est humaine, l’élève peut échouer, mais il ne tient qu’à lui d’inverser la tendance. Ce système est-il applicable en France ? Je ne sais pas, mais pourquoi ne pas tenter l’expérience, puisque elle est aujourd’hui possible dans certaines écoles et collèges tests ?

Par Bryan S.